Crépuscule du talent

Le livre Crépuscule de Juan Branco fait couler beaucoup d’encre, un phénomène curieux pour un ouvrage à la fois en tête des ventes et plutôt médiocre sur le fond, loin d’une enquête véritable. Le ton pamphlétaire contre Macron et l’oligarchie l’a emporté sur la qualité de l’argumentation.
L’essai s’ouvre sur la crise politique du pays dans le contexte des gilets jaunes, qui vient justifier a posteriori l’utilité de l’ouvrage. Juan Branco dresse un portrait flatteur de lui-même en se faisant l’auteur implacable d’une enquête qu’il annonce comme salutaire. Il serait le seul capable de trahir sa classe et son milieu d’origine pour révéler la vérité vraie du système oligarchique, de la vie et des secrets de l’élite. C’est dire l’hubris de l’auteur au moment du plus grand mouvement « leaderless » français (sans dirigeant) des quarante dernières années. Dépeint en héros, Branco peut ensuite se lancer dans une description du parcours de Gabriel Attal qu’il a fréquenté à l’école Alsacienne et se lancer dans un interminable « name dropping » de tous les enfants chéris de l’oligarchie qu’il a fréquenté dans sa jeunesse. Le procédé est à chaque fois le même : Juan Branco se trouve seul à être épargné par le monde terrible qu’il décrit, seul à ne pas céder aux sirènes du pouvoir, de la renommée et de l’argent. Se servant de la vie d’Attal pour compléter le tableau des macronistes de la première heure (Séjourné, Griveaux, Chaker…), il raconte comment Xavier Niel lui a annoncé qu’Emmanuel Macron serait président dès 2014. Le livre se lance alors dans des descriptions affirmatives mais rarement documentées de schémas d’amitiés, de services rendus entre milliardaires et journalistes, qui tous concourent à la construction médiatique de l’image d’Emmanuel Macron. L’auteur cite généralement deux livres, L’Ambigu Monsieur Macron de Marc Endeweld (Flammarion) et Mimi de Jean-Michel Décugis, Pauline Guena et Marc Leplongeon (Grasset), et quelques rares articles.

Le tableau est catastrophiste au possible, offrant au « valeureux chevalier » Branco un rôle quasi mystifié d’honnête homme esseulé dans un monde élitiste duquel il vient, ce qui ne l’empêche pas de pratiquer un « eux » et « nous » populiste. Juan Branco flatte ainsi le peuple et les gilets jaunes, les désignant finalement comme seuls acteurs raisonnables et incorruptibles. Aux bancs des accusés : Xavier Niel, Bernard Arnault, Alexandre Benalla, Edouard Philippe, Patrick Drahi et une interminable liste de figures connues. Le réquisitoire est violent, et décrit les phénomènes bien connus d’entre-soi des ultras riches mais avec un ton faussement révélateur. Quand ce ne sont pas les rouages de la macronie et des 1%, c’est à la presse d’être condamnée coupable de collaboration totale avec l’ennemi oligarchique. Toute la presse, y compris Mediapart, en prend pour son grade, permettant à Juan Branco de se hisser encore une fois comme seule personne à avoir briser le silence du « Petit Paris » comme il l’appelle. Les charges contre Le Monde sont particulièrement violentes, et il est difficile de ne pas y voir une revanche personnelle lorsque ce dernier estime que le journal a censuré une de ses enquêtes sur Areva en Afrique. Le livre se clôt sur une longue litanie qui exprime le sentiment de persécution de l’auteur qui se dit par avance censuré par une longue liste d’éditeurs, eux aussi achetés par les milliardaires dont il a dressé le portrait. Puis comme en bonus, il livre une description de Sciences Po Paris et de son milieu, explication principale pour Juan Branco de la nomination de Philippe à Matignon. Sans doute une volonté de surfer sur le succès du livre Richie de Raphaëlle Bacqué.

Le style est avant tout grandiloquent, le fond a le parfum du complotisme en vogue. Juan Branco utilise des lourdeurs interminables de phrases et des mots inopportunément compliqués pour donner un vernis de crédibilité à son propos. Le ton accusateur tente de masquer l’absence d’une documentation sérieuse. Se mêle également haine et mépris de toutes explications qui ne correspondraient pas à celle avancées par Juan Branco. L’auteur joue d’un dévoilement voyeuriste. A la manière de la presse people, Juan Branco souligne les liens entre les personnalités, qu’ils soient personnels, politiques ou économiques. Le ton est même affirmatif et frôle la contre-vérité à plusieurs reprises quand l’auteur n’hésite pas à accuser les médias de ne jamais révéler certaines informations, ou l’existence de mécanismes pour tuer dans l’oeuf des articles jugés dérangeants par les milliardaires possédant la presse. « Mimi » aurait construit sa réputation en étant la clef de voûte d’un système de disparition de l’information. Mediapart a par ailleurs montré dans son article (Crépuscule: Juan Branco découvre la lune, 25 avril 2019, Joseph Confavreux), n’en déplaise à l’auteur, que beaucoup d’informations qu’il estime censurées, non révélées, l’ont en fait été.  Les rouages du pouvoir sont dans la description de Juan Branco si verrouillés et étendus, qu’il semble a priori que tout se joue en coulisse et que l’action politique est condamnée avant même qu’elle n’existe…

Le talent de l’auteur est ainsi indéniable lorsqu’il s’agit de faire prendre des vessies pour des lanternes. L’auto-conviction de Juan Branco dans ses propos est si forte qu’elle pourrait être envoutante, lorsque plongé dans le récit, certains peuvent oublier que ces anecdotes font échos en réalité à des styles de vie que tout le monde considère déjà comme détestables : outrance, bling-bling, démonstrations ostentatoires de richesse et de pouvoir… En faisant appel à ce sentiment de rejet, l’auteur veut faire illusion et laisser penser au lecteur qu’il offre un contenu incisif, dangereux et utile pour la cause. Cause d’ailleurs assez vague, peu définie, qui permet l’identification à un combat où tout le monde peut se reconnaitre car non identifié.

Pablo Livigni 

3 réponses

  1. Guy Ripoll dit :

    C’est sûr qu’il est plus facile d’écouter les éditorialistes mondains:Christophe Barbier,Jean Michel Appatie, Cohen dont j’ai oublié le prénom. Je pense que pour l’auteur, ce récit n’est pas une découverte mais pour un modeste citoyen comme moi, je trouve ce récit salutaire et instructif..
    Il révèle les clefs d’un système que personnellement je ne connaissais pas.

  2. Bendali dit :

    Cette critique contre le livre de Branco me donne envie de le lire. En effet, l’argument comme quoi l’ouvrage manque de documentation montre que ce n’est pas une thèse universitaire mais un témoignage. Merci

  3. Carlos hermo dit :

    Critique classique du livre de Branco… si l’on était dans le Figaro…

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