Procès de France Telecom : l’humain a ses limites que le profit ignore

Lundi 6 mai, l’ancien PDG Didier Lombard ainsi que 6 autres cadres du géant France Télécom comparaissaient devant le tribunal correctionnel de Paris. Dans le dossier, 39 cas étudiés dont 19 suicides, de multiples tentatives et plusieurs dépressions profondes. Cette séquence dramatique se déroulait entre 2007 et 2010, après que le groupe a annoncé la suppression de 22 000 postes au total. Quand la course au profit ne va pas assez vite, c’est aux salariés qu’on demande d’accélérer la cadence. Mais l’humain a ses limites que le profit ignore. Itinéraire d’une déshumanisation professionnalisée…

Les accusés du procès Orange (ancien France Télécom) encourent 15 000 euros d’amende et un an de prison. Le groupe quant à lui risque 75 000 euros d’amende. Mais au-delà du dossier présenté aux juges, on dénombre près de 60 suicides qui pourraient être corrélés à cette restructuration. Combien coûte un suicide ? Combien rapporte-il ? Un rapide décompte macabre permet de constater que 75 000 euros d’amende pour un groupe de cette taille semble peu cher payé au vu du nombre de vies brisées.

À l’époque, l’État venait de passer sous le seuil des 50% au capital de l’entreprise. Le moins de service public laissait place – comme toujours – au tout libéral. Les objectifs de « croissance », de bénéfices prenaient fatalement le pas sur la qualité du service final et les conditions dans lesquels il est obtenu. À quel prix ?

Cette même logique de course au profit s’applique encore aujourd’hui quand plusieurs grands groupes annoncent la suppression de centaines de postes. Avec la cession de 21 magasin, le groupe Auchan espère réduire de 700 à 800 emplois ses personnels (1). Côté Carrefour (2), 3 000 salariés seraient concernés par l’ensemble de la restructuration, entre rupture conventionnelle collective et départs anticipés en pré-retraites.

Si le premier semble connaître une moindre augmentation de son chiffre d’affaires (à peine 50,3 milliards en 2018), le deuxième est en plein regain d’activité. 802 millions d’euros de bénéfices en 2018 (+3,75%) et un chiffre d’affaires en augmentation de 1,4%, : difficile de voir la nécessité pour Carrefour de se séparer de 3 000 salariés. À supposer que les « charges salariales » pèsent trop lourdement sur les actionnaires, les 390 millions d’euros de CICE et autres exonérations de cotisations n’auront visiblement pas fini de les convaincre.

Toutes ces restructurations ont un objectif : pousser par tous les moyens les salariés dehors. La novlangue prend alors des formes surprenantes, on parle de « favoriser le renouvellement générationnel », « d’optimiser les compétences », de « mutualiser les services ». Bref, de faire plus pour moins cher. Une lourde tâche qui incombe aux managers chargés d’accompagner les employés vers la sortie.

C’est bien là que le bât blesse. L’encouragement à la prime au licenciement entérine des méthodes d’encadrement brutales. Placardisations et humiliations à la chaine sont les simples outils d’une gestion des ressources humaines qui n’en a que le nom (3). Les employés tampons entre décisionnaires et victimes deviennent exécutants : l’aboutissement d’un taylorisme déshumanisé est à l’œuvre.

À en croire les témoignages des managers de l’époque France Télécom, difficile de ne pas s’imaginer que ces briseurs d’estime vivaient eux-aussi une détresse interpersonnelle. « Les formateurs expliquaient que nous étions en guerre. On nous montrait Orange prise en tenailles par Free, Bouygues et par Nokia. »(4) Le profit n’est plus au service de l’humain, il est son maître.

L’époque de France Télécom n’a rien de lointain, son ombre plane encore sur les méthodes « managériales » en cours. Et courant avril, après que l’Etat n’ait pas choisi de sauver l’entreprise ArjoWiggins placée en liquidation judiciaire, les premières lettres de licenciement parvenaient aux employés (5). Quelques jours plus tard, un salarié du site de Bessé-sur-Braye se donnait la mort.

Entre l’automatisation des lettres de licenciements et celle des caisses de supermarchés, la logique reste la même. La disparition du fonctionnement humain est une économie de court terme. Invariablement, les dommages collatéraux seront les hommes et les femmes qui travaillent, vivent, vieillissent dans ces entreprises. Le taylorisme déshumanisé a son pendant fordiste : un être humain détruit ne risque pas de prendre part à un projet qu’il ne conçoit pas, qu’il soit d’entreprise ou de société.

R.DS.

(1) https://www.lejdd.fr/Economie/auchan-vend-21-sites-pourquoi-cela-ne-signifie-pas-la-fin-des-hypermarches-3896476

(2) http://www.lefigaro.fr/flash-eco/carrefour-aggrave-legerement-ses-pertes-en-2018-20190228

(3) https://www.humanite.fr/france-telecom-le-proces-historique-de-la-souffrance-au-travail-671819

(4) https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/carriere/vie-professionnelle/sante-au-travail/suicides-a-france-telecom-l-article-a-lire-pour-comprendre-pourquoi-orange-se-retrouve-devant-la-justice_3423431.html

(5) http://www.leparisien.fr/economie/arjowiggins-un-des-salaries-licencies-s-est-suicide-26-04-2019-8060739.php

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