« Désolée, ça sent le fauve, il est temps d’aérer »

« C’est l’histoire du pouvoir qui, soudain, change de camp ». Avec Mes biens chères sœurs, Chloë Delaume publie une adresse aux femmes à l’heure de #MeToo que la romancière considère comme la quatrième vague du féminisme. Il y eut le mouvement des suffragettes, le MLF des années 1968 puis le temps où des militantes ont théorisé le genre. Aujourd’hui, le bouleversement vient de la prise de parole de femmes ordinaires, partout. « Pas besoin de sortir de Delphes pour lire dans le marc d’hashtags, ni que les astres soient alignés. L’Apocalypse d’après Weinstein, l’avènement de la révélation, les cavaliers sont en peignoir et les porcs balancés dans un étang de feu », décrit Chloë Delaume. Les us et coutumes du pays de la gaudriole ont pris un coup sur le carafon. Avec #BalanceTonPorc, nous sommes toutes des Madame Michu qui s’expriment sur la toile et les révélations en chaine façonnent une prise de conscience. Cette appropriation du langage signe un renversement d’autorité, un acte de partage du pouvoir. « Internet a libéré la femme là où Moulinex a échoué », conclut avec humour Chloë Delaume.

D’emblée, le lecteur, la lectrice appréciera le clin d’oeil au manifeste féministe de Virginie Despentes, qui a retenti par la puissance de son écriture et le tranchant de son propos. « J’écris de chez les féministes hétéros qui se maquillent. (…) J’écris de chez les ex-bonnasses, les suffisamment cotées sur le marché pour avoir reçu des appels d’offre et avoir eu le choix des options », écrit Chloë Delaume quand King Kong Théorie s’ouvrait ainsi : « J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du marché de la bonne meuf ». Dans Mes bien chères sœurs, la dérision et la force des formulations littéraires se mêle au rappel de faits austères – 91% des hommes en couple ne repassent pas leur linge, un viol est déclaré toutes les 40 minutes, tous les trois jours en France une femme meurt sous les coups de son conjoint. La toile de fond générationnelle, à base de The Cure et de Barbie, permet de se rafraîchir la mémoire : souvenez-vous de cette playmate de l’émission Cocoboy regardée sur TF1 par tant de foyers le samedi soir dans les années 1980… Le style expérimental et poétique de l’écrivaine, connue pour son œuvre d’autofiction traversée par ce drame effroyable de l’enfance – quand Chloë Delaume a dix ans, son père tue sa mère devant ses yeux puis se suicide –, donne une singulière puissance au texte.

Ce manifeste est enfin un appel à la sororité. « Personne ne veut être victime. La rivalité entre femmes ne persiste qu’à cause de ça », affirme Chloë Delaume. C’est pourquoi se penser sœur modifie tout. Parce qu’unies, les femmes deviennent menaçantes pour l’ordre établi. « Plus dangereux que le communisme à l’échelle internationale, un incendie dans chaque foyer », assure l’écrivaine, avant de conclure : « Le mot sororité désigne toutes ces elles qui deviennent des je, des essaims de je en forme de nous (…) Utiliser ce mot, c’est modifier l’avenir ».

Clémentine Autain

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