Rouge, art et utopie au pays des soviets, au Grand Palais jusqu’au 1er juillet

https://www.grandpalais.fr/fr/evenement/rouge

Bien sûr, on est saisi par la force inventive des constructivistes et leur volonté de « faire entrer l’art dans la vie ». Gan, Klucis, Lissitzky, Rodtchenko, Popova, Varavara…créent un nouvel univers visuel dont nous sommes aujourd’hui encore les héritiers. Ils décident avec d’autres que la peinture est finie. Le monochrome Pur rouge de Rodtchenko est présenté comme le dernier tableau. La peinture ne peut pas aller plus loin et ils investissent les arts graphiques, le théâtre, l’architecture, le textile… L’art doit impliquer alors le citoyen, en faire un acteur de sa vie, de la Révolution. L’exposition montre des œuvres connues et méconnues dans un jaillissement de lignes, de couleurs, de films aussi. Car de salle en salle, le visiteur peut voir ou revoir les films des grands cinéastes soviétiques mais aussi des œuvres plus rares. On va à cette exposition, d’abord pour cela car on sait l’énergie révolutionnaire que portèrent ces artistes et on a envie de l’admirer à nouveau. On sait aussi que la chape stalinienne va bientôt s’abattre sur cette éclosion et que tout cela va se terminer dans la répression et la peinture d’histoire la plus kitsch. Peinture d’histoire qui permit à des peintres de l’ancien régime et leurs élèves de se reconvertir au service du nouveau pouvoir. Mais l’intérêt de l’exposition si l’on passe sur l’affirmation rituelle de la Révolution d’Octobre définie comme un coup d’État est de montrer une histoire complexe. Dans les années vingt, les débats sont âpres sur ce que doit être la représentation du réel. Les artistes s’organisent en multiples associations et les constructivistes voient leur hégémonie disputée pour des raisons aussi bien politiques qu’artistiques. Faut-il vraiment abandonner la peinture ce à quoi se refusent des associations comme l’OST (société des artistes de chevalet) Faut-il d’abord être compris du peuple ou chercher à le transformer ? Ce que montre cette riche exposition c’est que la période stalinienne n’est pas juste une rupture mais le choix entre plusieurs démarches esthétiques et d’une certaine manière une synthèse qui devient la norme obligatoire. Malgré tout, la définition du fameux réalisme socialiste reste en peinture très superficielle. Les artistes se meuvent alors dans un espace terrible de contraintes mais continuent de réfléchir aux formes. L’exposition donne ainsi à voir des artistes sous-estimés en France comme Deneïka, Pakhomov, Nisski, Kouptsov… qui s’alignent sur les thèmes staliniens mais produisent des œuvres dignes d’intérêt. Deneïka peint en 1938 un Lénine en promenade avec des enfants dans une voiture. Mais contrairement aux images habituelles du culte, Lénine est derrière et semble plutôt suivre que guider les enfants. Image impossible aussi car le modèle de voiture utilisé n’existait pas au temps de Lénine. Le réalisme socialiste n’est pas en vérité un réalisme mais une projection d’un monde idéal, d’un monde qui n’existe pas encore et qui n’existera pas. Il reste que certains de ces artistes on le sait seront malgré tout empêchés de travailler ou pire victimes de la répression stalinienne. Si l’on veut voir des œuvres qui relèvent véritablement d’un réalisme, il faut alors s’arrêter dans les salles consacrées aux artistes de la mouvance communiste, allemands, hongrois, belges, mexicains…qui ont exposé à Moscou pendant ces périodes. L’intérêt de l’exposition est ainsi de montrer que l’Union Soviétique n’est pas un monde clos, qu’il y a circulation, des débats, des formes, des œuvres et des artistes. Alors on peut s’interroger sur la borne chronologique terminale de l’exposition car finir avec la mort de Staline donne le sentiment que l’histoire s’arrête là, que le kitsch de la peinture d’histoire est la vérité de l’art soviétique et qu’elle ne pouvait que s’achever comme cela. Or comme dans les années qui  précèdent cet art va continuer d’évoluer entre officialité, dissidence et toutes les nuances intermédiaires. On peut aussi avancer l’hypothèse que la force d’Octobre 17 a été telle que malgré Staline, malgré Jdanov l’art comme l’engagement révolutionnaire ont continué. Une exposition à voir pour réfléchir loin des caricatures binaires du paradigme totalitariste.

Frédérick Genevée

Une réponse

  1. Jean-Pierre Alexandre dit :

    Il serait bon que les historiens du mouvement ouvrier reviennent sur la magnifique explosion créative d’après la Révolution d’Octobre… et aussi de tenter de comprendre et de nous aider à comprendre pourquoi et comment ce feu s’est si vite éteint. Personnellement je pense que ce travail qui serait très éclairant n’a été effectué que par bribes éparses.

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