Marianne et l’obsession réactionnaire

Face à une hémorragie qui touche nombre d’acteurs de la presse, Marianne a apparemment choisi de faire dans la une racoleuse et les articles ras les pâquerettes, comme pour ajouter le naufrage intellectuel à la fonte de son lectorat. Il est une chose de se lancer avec verve et passion dans la défense d’une idée ou d’une conception du monde. Il en est une autre de faire preuve de malhonnêteté intellectuelle et d’aligner les procès d’intention. Pour l’hebdomadaire, l’un ne va pas sans l’autre.    

Commençons donc par la forme, avant de, comme Marianne, toucher au fond. La une de cette semaine du 12 au 18 avril est un habile procédé de gredin. Sans même que l’argumentation prenne place, l’ennemi à vilipender est déjà repeint en « obsédé » et qui plus est du « sexe » ! Mais la liste des forfaitures ne s’arrête pas là, car nos obsédés convertis au « politiquement correct américain » ont, si l’on en croit la paranoïa de la rédaction, « infiltré universités, associations et syndicats ». Une cinquième colonne racialo-homo-islamophile en somme, chargée « d’en finir avec l’universalisme ». Cette une tapageuse est d’une ignominie sans nom et il est certain que, dans l’esprit fielleux de ses concepteurs, l’objectif était de capitaliser sur une peur qui va finir par devenir réelle à force de la mettre en scène numéro après numéro. Une peur des différences, une peur de l’étranger, une peur de l’islam. Une peur sans doute aussi d’entendre ce qu’ont à dire les personnes de l’autre côté du flot d’insultes et de caricatures à laquelle se livre le magazine. Une remarque au passage, si obsédé il y a, c’est sans doute Hadrien Mathoux, l’un des architectes-auteurs dudit dossier. Son acharnement à parler des décoloniaux ou des antiracistes dans un article sur deux fait poindre une névrose sévère dont on souhaite qu’il puisse être soulagé incessamment.

La couverture n’augurant rien de bon, j’ai pourtant parcouru les six articles sur le sujet dans le numéro de cette semaine. Si je n’espérais pas d’épiphanie soudaine, je m’attendais a minima à l’exercice d’une critique véhémente mais presque respectable de ce que la rédaction de ce canard « républicain » appelle les « identitaires de gauches » ou les « décoloniaux ». Las, je n’y ai trouvé rien de plus que sur la couverture. Sur une dizaine de pages, les mots résonnent en un incessant bavardage. A coups de procès d’intentions et de citations tronquées sans précision du contexte, les « journalistes » Etienne Girard et Hadrien Mathoux veulent faire croire à l’avènement d’une révolution passive qui prendrait cours au cœur des plus élémentaires corps intermédiaires (associations, syndicats) et même au sein de nos institutions éducatives (universités, écoles de journalisme). La France « infiltrée » se convertirait aux études postcoloniales, au concept d’intersectionnalité, à la vision structurelle du racisme d’Etat. Tant de concepts si populaires que je ne vous ferai pas l’offense de les définir ici. Mieux, pour soutenir une augmentation qui peine à tenir debout et frôlant le complotisme, on utilise la diabolisation des personnages récurrents de leurs fantasmes, faisant fi de leurs différences, de Rokhaya Diallo à Kimberlé Crenshaw. Il est d’ailleurs étonnant de vouloir discréditer par avance toutes les personnes du champ de l’antiracisme décolonial en les situant comme « proche du PIR (Parti des Indigènes de la République) » quand on avance, dans le même temps, que leurs thèses auraient pignon sur rue. Avec les mêmes procédés, on place le nom de Tariq Ramadan un peu partout, histoire de bientôt rendre responsable de ses viols tous ceux qui l’ont, de loin ou de près, fréquenté. Au moyen d’approximations patentes entre sociologie bourdieusienne, approches intersectionnelles du genre de la classe et de la race et visions décoloniales, l’hebdomadaire crée un tout illisible, plus prompt à prêter le flanc à la critique. Faut-il brûler tous nos livres de Bourdieu ? Vouer aux gémonies Angela Davis ? Derrière l’amalgame de toutes ces pensées complexes se cache la paresse intellectuelle de la rédaction version Polony.

Les deux plumes avancent ainsi sans cesse des contre-vérités appuyées par ce qu’ils entendent comme des « preuves », c’est-à-dire deux ou trois encadrés à valeur propédeutique et confectionnés par leur soin, quelques citations d’observateurs acquis à leurs délires et une utilisation outrancière du champ lexical de l’auto-conviction (« faute de statistiques, cette progression de l’intersectionnalité s’apprécie à travers des anecdotes ») ou du jugement moral (« nouvelle doxa », « La capacité à raisonner s’efface »). Le nouveau créneau réactionnaire de Marianne se trouve en lisant bien entre les lignes  et en mettant de côté les exagérations grotesques et autres coïncidences transformées en arguments d’autorité (à ce stade la palme est décernée à Etienne Girard qui voit dans la nomination de la députée Danièle Obono à un conseil d’administration d’une unité de formation et de recherche, un signe du contrôle de la mouvance décoloniale sur l’université). Derrière cet écran de fumisteries, on y retrouve finalement les grands classiques du racisme français.

Au premier  rang, le procès formulé à l’encontre du port du voile : à entendre Hadrien Mathoux s’horrifiant que l’UNEF Paris-IV ait élu en 2018, une « présidente portant un hijab » ou encore que Rokhaya Diallo propose de « laisser la parole aux premières concernées » quand le débat s’ouvre sur le sujet, il s’agit d’un crime de lèse-majesté à gauche. L’obsession française sur le sujet ne date d’ailleurs pas d’hier et résonne étonnamment avec les campagnes de l’Etat français en Algérie appelant au dévoilement des femmes. Plus encore, les masques tombent quand au gré de quelques jérémiades, on comprend qu’Etienne Girard se désole du fait que ses détracteurs ne reconnaissent pas le « racisme anti-blanc ». Combien de Jean-Edouard incapables de trouver un emploi ou un logement à cause du poids de leur patronyme ? Le même suffoque plus loin, observant que dans les nouvelles générations, nombreuses se disent féministes mais ne suivent pas « le féminisme universaliste qui avait jusque-là cours dans notre pays ». Combien diable avons-nous enfanté de traîtres ? Son compère, pas moins inspiré, nous raconte son désarroi, entre deux tableaux d’organisations ayant succombées à l’horreur d’un discours moderne sur le racisme, quand dans les écoles de journalisme « on y trouve des dizaines de productions consacrées au racisme, au sexisme, aux migrants et à l’écologie… Quand les thèmes politiques, sociaux ou économiques se font très rares ».

Penser qu’il n’y a rien de politique à de tels sujets est faire preuve d’un abêtissement inquiétant pour un journaliste mais, plus encore, ce lapsus est l’expression du nouveau crédo réactionnaire : parlons économie plutôt que racisme ou homophobie, salaires plutôt que sexisme ou écologie comme si indubitablement parler de l’un condamner à ignorer l’autre. D’ailleurs, ces nouveaux défenseurs auto-proclamés des « classes populaires » et de l’économisme sont souvent ceux-là même qui par le passé avaient fait le procès en ringardisme de tous ceux qui ne souhaitaient pas abandonner la lutte des classes.  Aujourd’hui, ces détracteurs de la « race, du sexe, du genre, de l’identité… », participent évidemment à l’invisibilisation de ces oppressions structurelles du quotidien dont ils ne souffrent jamais. Dans le fond de l’air raciste de notre société, Marianne se vautre avec aisance dans la fange rouge-brune, mais ses larmes de crocodiles albinos ne trompent personne.

Le Fil des Communs

Une réponse

  1. Thierry HERMAN dit :

    En total désaccord avec votre article. Si vous traitez Marianne de réactionnaire vous risquez d’être bien seules.La gauche relativiste nous fout dedans depuis des plombes… Autain et Cie en premier

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