Recette du Grand Débat

Ce qu’il y a de formidable avec les marcheurs, c’est sans doute leur talent pour l’interprétation. Quoi qu’il advienne, écoutez-les et vous verrez que tout leur donne raison. Il y a quelques semaines Ismael Emelien arrivait sur France Inter à voir dans les gilets jaunes « le même constat que celui fait par les marcheurs ». En général, difficile d’entendre un autre son de cloche chez les macronistes. « Tout va bien, ne vous en faites pas » clament-ils en coeur, reconnaissant parfois à contrecœur, de ne pas avoir travaillé assez vite. Leur assurance franche et même bluffante vous fera ainsi oublier qu’il y a quelques semaines, ils ont sauvé la République et la France des factieux, des séditieux et autres hordes haineuses qui les menaçaient.

Aujourd’hui, fort de la réussite démocratique du Grand Débat dont près de 6 % (Elabe) des Français estiment qu’il est un succès, le premier ministre a donné dans le « Je vous ai compris ». Moment émouvant, où Edouard Philippe a su nous assurer de sa compréhension totale des volontés revendicatives de toutes celles et ceux qui courageusement se sont exprimé.e.s « à visage découvert » sur les forums et dans les réunions publiques. Contre tous les vilipendeurs de première, les oppositions stériles au progrès, les groupuscules encagoulés, la démonstration d’un débat fructueux est sans appel. Exit le RIC, l’ISF et la justice sociale, parlons vrai, parlons fiscalité. Les Français veulent moins d’impôts, c’est d’ailleurs ce que voulaient nous faire croire les plateaux de télé dès la première semaine, suffoquant de plaisir de pouvoir ressortir leur obsession du « ras-le-bol fiscal ». La boucle est bouclée, et ne nous reste que le talent magistral du chef du gouvernement. Car en termes de gestion de crise, on fera de ces cinq derniers mois un cas d’école.

Comment peut-on sortir d’une crise sociale et politique majeure ? Mettez un peu d’huile sur le feu et coupez-vous de la majorité des Français. Ajoutez ensuite quelques faux débats mais assurez-vous d’en limiter le périmètre afin de n’y associer que des personnes qui vous donneront raison. Laissez reposer quelques semaines et, afin de ne pas décevoir, prévenez à l’avance de la modestie de votre production. Annoncez ensuite avoir compris vos concitoyens et attendez une semaine avant de proposer quelque chose de concret via le président de la République. Vous y êtes, votre fin de crise sociale est prête pour la dégustation…

À moins qu’aucun des problèmes n’aient été résolus, à moins que l’on ne puisse pas berner des millions de personnes qui se sont sincèrement soulevées contre un présent précaire et un avenir insipide. À moins  que l’on ne puisse pas parler en leur nom au moment où ils et elles réclament le droit à la parole, et celui de ne plus voir l’histoire s’écrire sans eux et contre eux. L’on ne sait quand les macronistes atterriront, mais ce jour-là, ça risque de faire mal.

Pablo Livigni

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