Qui a tué mon père

Photo © Jean-Louis Fernandez 

 

Qui a tué mon père, texte Edouard Louis, mise en scène et jeu Stanley Nordey, du 12 mars au 3 avril 2019 au Théâtre de la Colline

Quand on lui demande ce que le mot racisme signifie pour elle, l’intellectuelle américaine Ruth Gilmore répond que le racisme est l’exposition de certaines populations à une mort prématurée. Cette définition fonctionne aussi pour la domination masculine, la haine de l’homosexualité ou des transgenres, la domination de classe, et tous les phénomènes d’oppression sociale et politique.

Ce sont sur ces lignes, projetées sur toute la largeur de la scène du théâtre de la Colline, que s’ouvre la pièce. On y découvre alors Stanislas Nordey, acteur et metteur en scène, face au corps fatigué et immobile de son père. Le jeune homme, souple, vif et mobile, revient chez son père et lui raconte ce que le temps et le chemin lui ont permis de comprendre : les choix individuels n’existent pas surtout lorsque la violence du système de domination est trop puissante et qu’elle pousse ceux qu’elle écrasé à la perpétuer. Dans la lignée de En finir avec Eddy Bellegueule, ce texte apparaît comme une réconciliation avec son père dont la violence exercée contre sa mère, contre lui ou contre les étrangers avec son vote FN, tire sa source dans la violence que le système a inscrite en lui.

La mise en scène est discrète et subtile car elle crée un espace qui n’existe pas, un espace abstrait qui de fait ne se dresse pas entre le spectateur et le texte. Le récit d’Édouard Louis, narré par Stanislas Nordey sous forme de monologue, raconte l’histoire de son père sous le prisme de leur relation et sous le prisme de la politique. Le premier par souci d’honnêteté, le second par nécessité. Si les classes bourgeoises vivent hors des répercussions du politique qui apparait plus comme une manière d’exprimer leur vision du monde, comme une question esthétique ; elles sont pour son père une question de vie ou de mort, sociale puis physique. Sous une forme très directe, il reprend les décisions politiques qui ont conduit son père à se laisser diminuer par des emplois physiques, éreintants, épuisants malgré son dos cassé par l’usine, pour tenter de faire front contre la précarité. Il fait alors résonner les noms des personnes qui ont détruit la santé de son père : François Hollande, Martin Hirsch, Myriam El Khomri, Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron, devant un public parisien déboussolé.

Qui a tué mon père est également l’occasion de revenir sur l’environnement dans lequel l’auteur a grandi et auquel il n’a pas pu construire de rapport heureux. L’homophobie de son père, narrée à travers des souvenirs d’enfance souvent bouleversants et violents, prend sa source dans l’exigence de virilité. C’est par exaltation de la figure patriarcale, que son père, et bien d’autres, ont rejeté la culture et l’école, car assimilées à l’univers du féminin. Ainsi, Edouard Louis ne se contente pas de pointer du doigt les classes privilégiées et les hommes politiques. Il dénonce le système social, toutes ses formes de domination, ses instruments de déni et de maintien en faisant voir la violence et souffrance comme des flux qui traversent les corps. Face à l’exposition d’un système qui s’auto-maintient, Edouard Louis laisse la parole à son père pour clore le récit : « il nous faudrait une bonne révolution ».

Gala Kabbaj

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