Cette Europe malade du néolibéralisme, l’urgence de désobéir

Cette semaine, le Fil des Communs vous présente l’Introduction du livre : « Cette Europe malade du néolibéralisme, l’urgence de désobéir » publié par Attac et la Fondation Copernic aux éditions Les Liens qui Libèrent. 

L’Europe a été le grand absent du mouvement des gilets jaunes. A aucun moment la question n’est apparue parmi leurs préoccupations. Pourtant, dans le cours même de leur mouvement, ils en sont arrivés à être porteurs d’exigences démocratiques concernant la participation populaire aux décisions et les formes institutionnelles qu’elle pourrait prendre. Mais l’Europe est restée hors champ, alors même que les décisions prises dans le cadre de l’Union européenne (UE) ont des conséquences majeures sur la vie quotidienne de la grande majorité de la population. Cette attitude, qui semble partagée par la grande masse de nos concitoyen.es est-elle le signe d’une indifférence ? Cela ne semble pas être le cas, car toutes les enquêtes d’opinion convergent pour montrer que, si le refus de l’Europe telle qu’elle est paraît général, la grande majorité reste attachée à l’idée d’Europe. Plutôt que d’indifférence, il vaudrait donc mieux parler d’impuissance. Face à une Union européenne dont le fonctionnement antidémocratique est patent et dont les décisions apparaissent au mieux indifférentes au sort des gens, au pire comme l’aggravant consciemment, il paraît difficile, sinon impossible, de changer le cours des choses.

Pourtant, l’UE est dans une crise existentielle. Pour la première fois, un pays, et non des moindre, le Royaume Uni, a décidé de la quitter. On peut certes penser que ce pays, qui n’est pas dans la zone euro, a toujours été en marge de la construction européenne – refusant même d’appliquer les quelques petites réglementations sociales – et que le vote pour le Brexit a été dominé par une réaction xénophobe, il n’empêche. La logique qui prévalait jusqu’alors était celle d’une extension de l’UE à toujours plus de pays. Cette logique est aujourd’hui cassée. Mais le cas de la Grèce est encore plus exemplaire. Ce pays a subi depuis 2010 une destruction massive, consciemment mise en œuvre par les institutions et les gouvernements européens. Ces derniers ont de plus étranglé financièrement le gouvernement Syriza pour l’empêcher d’appliquer le programme pour lequel il avait été élu, le forçant à capituler. Suite à la crise financière de 2008, la zone euro a failli exploser sous l’impact de la divergence des trajectoires économiques entre les pays et de la spéculation sur les dettes publiques. Si après moult atermoiements, la Banque centrale européenne (BCE) s’est décidée à intervenir vigoureusement, cela n’a pas empêché la mise en œuvre de politiques d’austérité massive qui ont amené l’UE au bord de la déflation, entrainant récession puis stagnation économique, la reprise poussive qui a suivi battant déjà de l’aile en ce début de 2019.

Mais ce n’est pas tout, les gouvernements et les institutions européennes ont mis en place à rythme forcé les instruments politiques et juridiques pour rendre les politiques néolibérales irréversibles. De nouvelles règles (Six-Pack, Two-Pack) et le pacte budgétaire de 2012 (Traité pour la stabilité, la coordination et la gouvernance) ont ainsi durci l’obligation d’austérité et le contrôle des politiques économiques des États par la Commission européenne. Ils ont même été jusqu’à les faire inscrire dans le marbre des constitutions nationales, afin de les rendre irréversibles. Les politiques économiques et sociales, réduites à l’application de normes disciplinaires, sont exclues du débat public et de la décision démocratique. Un fédéralisme autoritaire s’est ainsi mis en place.

Efficace, donc, pour imposer des politiques économiques et sociales régressives, ce fédéralisme autoritaire n’a pas empêché que l’UE soit paralysée devant une arrivée de migrants qu’elle n’aurait pourtant eu aucun mal à accueillir. Le refus de l’accueil a été, in fine, l’attitude dominante et s’est accompagné d’un refus de plus en plus net du sauvetage en mer. Au-delà des mots, la politique vis-à-vis des migrants d’un Macron n’a rien à envier à celle de Salvini. Car, produit de la crise, du sentiment de dépossession des peuples et de la débâcle des « partis de gouvernement » à laquelle amène ce déni de démocratie, l’extrême droite est en progression partout et déteint de plus en plus sur la droite classique. Cette extrême droite s’accommode fort bien du néolibéralisme, mais veut reconfigurer le continent pour promouvoir une Europe autoritaire des nationalismes.

Face à cette offensive, le projet d’Emmanuel Macron, visant à unir les « progressistes » pour une réforme de la zone euro, manque à la fois d’ambition et de crédibilité. D’ambition, car il ne propose qu’une réforme minimale qui ne remet pas en cause les fondamentaux d’une Europe néolibérale et antidémocratique, puisqu’il s’agit au contraire pour lui de les conforter. De crédibilité, car, même a minima, ce projet est inacceptable pour de nombreux pays qui y voient soit une mise à l’écart, soit une intégration plus poussée dont ils ne veulent pas. La mise en place d’un budget de la zone euro, qui était une des propositions phare du gouvernement français, a d’ailleurs été quasi réduite à néant lors du sommet européen de décembre 2018. Ce projet, visant à opposer « progressistes » pro-européens et nationalistes, Emmanuel Macron veut le mettre en scène. Gageons qu’il ne sera pas avare de bonnes paroles, comme lorsqu’il déclare le 6 novembre sur Europe 1 qu’il faut entendre les « peurs » face à une « Europe ultralibérale qui ne permet plus aux classes moyennes de bien vivre ». Mais qui peut le croire, alors même que, depuis son élection, il n’a de cesse de vouloir modeler le pays selon les critères du néolibéralisme pour en faire une « start-up nation » ?

N’y aurait-il donc aucune alternative et serions-nous condamnés à errer entre un fédéralisme néolibéral autoritaire et un nationalisme, non moins néolibéral, mais anti-européen ? Ce livre veut répondre à cette question. Il explicite d’abord les racines historiques de la situation actuelle et met en évidence comment le caractère bancal de l’Union économique et monétaire (UEM) a fait de la monnaie unique une monnaie construite sur du sable. L’euro est non seulement devenu un carcan pour les peuples européens, mais il s’est, de plus, révélé porteur de crise avec l’échec du processus de convergence des économies et de l’impossibilité, inscrite dans les traités, de toute solidarité européenne. S’il montre le caractère économiquement hasardeux et politiquement aléatoire d’une stratégie faisant de la sortie de l’euro un préalable, ce livre esquisse les voies et les moyens pour transformer la situation actuelle. La stratégie proposée passe par un affrontement avec les institutions européennes et les marchés financiers, car aucun changement substantiel n’aura lieu sans mobilisations populaires débouchant sur une rupture politique d’un ou plusieurs pays avec les orientations actuelles et l’ouverture d’une crise majeure en Europe.

Porté par de tels mouvements, un gouvernement de gauche devrait prendre un certain nombre de mesures unilatérales, en précisant qu’elles sont vouées à être étendues à l’échelle européenne. Il s’agirait de mesures unilatérales coopératives, en ce sens qu’elles ne seraient dirigées contre aucun pays, contrairement aux dévaluations compétitives, mais contre une logique économique et politique, et que plus le nombre de pays les adoptant est important, plus leur efficacité grandit. C’est donc au nom d’une autre conception de l’Europe qu’un ou plusieurs gouvernements de gauche devraient mettre en œuvre des mesures rompant avec la construction actuelle de l’UE. Ainsi, par exemple, ils refuseraient d’appliquer un certain nombre de directives et prendraient des mesures contraires au contenu des traités. Ils s’engageraient résolument dans des politiques de transition écologique, de redistribution des richesses et de réduction du temps de travail qui permettraient de réduire fortement le chômage.

Une telle attitude montrerait concrètement qu’il existe des politiques susceptibles de remplacer les politiques néolibérales. Elle se heurterait certainement à l’hostilité et au sabotage des multinationales, des institutions de l’Union et des autres gouvernements européens, d’où la nécessité de prendre dès l’origine des mesures permettant de se protéger contre un éventuel étranglement financier. L’issue de ce bras de fer n’est pas jouée d’avance. Tout dépendra des rapports de force qui pourront être construits à l’échelle européenne, et qu’il convient d’ailleurs de préparer sans attendre, dès maintenant, avec toutes les forces européennes de gauche. La désobéissance aux traités et directives européennes, en commençant dans un pays, peut être conçue et popularisée, non comme l’amorce d’un éclatement des solidarités européennes, mais au contraire comme un outil capable d’accélérer l’émergence d’une communauté politique, un embryon de « peuple européen ». Rompre avec l’UE en désobéissant aux traités dans une perspective de refondation d’un nouveau projet européen, telle est l’optique que défend ce livre.

Le premier chapitre est consacré à un historique de la construction européenne, avec ses grandes étapes, sans lequel on ne peut comprendre sa dérive néolibérale et sa crise actuelle. Le chapitre 2 montre comment la monnaie unique est l’instrument des politiques néolibérales, fondées sur l’austérité, qui contribuent à amplifier la crise et les divergences entre économies de la zone euro. Le chapitre 3 pointe la faillite de la solidarité européenne en prenant comme exemple la politique migratoire et analyse les raisons de la montée de l’extrême droite en Europe. Les résistances aux politiques néolibérales et à leurs dégâts considérables ont pris des formes très variées allant de mouvements tels que le municipalisme ou Podemos en Espagne : c’est l’objet du chapitre 4 de les décrire. Le chapitre 5, enfin, s’emploie à montrer qu’il existe des politiques de rupture et de refondation de la construction européenne sur des bases altermondialistes, fondées sur la solidarité et la mise en œuvre de la transition écologique et sociale.

Une réponse

  1. FOURNIS Jean pierre dit :

    Je vais m’empresser d’acheter ce livre pour compléter mon information, sachant que je suis de ceux qui avaient voté à plus de 54 % contre le nouveau traité néolibéral Européen de 2005 sous couvert d’une « Grande Europe des Peuples »…!!! Quand dans cette introduction sur le livre : « Cette Europe malade du néolibéralisme, l’urgence de désobéir » publié par Attac et la Fondation Copernic, proposé part « le Fil des Communs » vous parlez de la gauche, mais de quelle gauche parle t’on ? Aujourd’hui, mis à part le PC, la France Insoumise et l’extrême gauche toutes les autres forces écolo-socialistes proposent des solutions de dupes. Elles ne pourront les mettre en œuvres sans dénoncer tous ces traités Européens (anti-sociales et anti-écologiques) qui nous étranglent et qui font monter l’extrême droite en Europe…!!! jpf.

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