Karl Marx et la surexploitation des sols

« En dehors du fait que les méthodes d’exploitation ne correspondent pas au niveau de développement social, mais aux conditions accidentelles et fort inégales dans lesquelles les producteurs sont individuellement placés, nous assistons dans ces deux formes à une exploitation gaspilleuse des ressources du sol au lieu d’une culture consciencieuse et rationnelle de la terre, propriété commune et éternelle, condition inaliénable de l’existence et de la reproduction de générations humaines qui se relaient. Pour la petite propriété, cela résulte du manque de moyens et de connaissances dans l’utilisation de la productivité sociale du travail; pour la grande propriété, du fait que ces moyens sont exploités par les fermiers et les propriétaires fonciers avec seul dessin de s’enrichir rapidement. Pour l’une et pour l’autre c’est dû à leur dépendance à l’égard du prix de marché.

Toute critique de la petite propriété foncière se résout finalement en une critique de la propriété privée, entrave au développement de l’agriculture. L’anticritique de la propriété foncière vise un résultat analogue. Dans les deux cas, nous faisons évidemment abstraction de considérations politiques secondaires. Cette barrière et cette entrave que toute propriété privée su sol oppose à la production agricole et au traitement rationnel, à la conservation et à l’amélioration du sol, ne se présentent pas de la même façon dans les deux cas, et, dans les controverses au sujet des formes spécifiques du mal, on en oublie souvent la cause ultime.

La petite propriété foncière suppose que l’immense majorité de la population est rurale et que le travail isolé l’emporte largement sur le travail associé. Les conditions matérielles et morales de la richesse et du progrès de la reproduction manquent donc, de même que les conditions d’une culture rationnelle. En outre, la grande propriété foncière réduit la population agricole à un minimum toujours décroissant, lui opposant une population industrielle sans cesse croissante agglomérée dans les grandes villes.

Les conditions ainsi créées provoquent une rupture irrémédiable dans le métabolisme déterminé par les lois de la vie, d’où le gaspillage des ressources de la terre que le commerce étend bien au-delà des frontières nationales (Liebig). 

Alors que la petite propriété foncière crée une classe de barbares vivant presque en marge de la société, une classe qui combine toute la brutalité des sociétés primitives à toutes les peines et à toutes les misères des pays civilisés, la grande propriété sape la force de travail dans son dernier asile, refuge de son énergie naturelle, fonds de réserve pour le renouvellement de la force vitale des peuples : la campagne elle-même. La grande industrie et la grande agriculture mécanisée agissent de concert. Si, à l’origine, la première tend à ravager et à ruiner la force de travail, donc la force naturelle de l’homme, tandis que la seconde s’attaque directement à la force naturelle de la terre, elles finissent par se conjuguer dans leur marche en avant : le système industriel à la campagne affaiblit également les travailleurs et, pour leur part, l’industrie et le commerce procurent à l’agriculture les moyens d’épuiser la terre. »

Karl Marx, Le Capital, Tome III, Sixième section, Genèse de la rente foncière, page 1421, éditions Galliamrd, Pléiade

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