Ils et elles sont le Fil parce que…

Lucien Sève, Laurence de Cock, Gérard Mordillat, Michèle Riot-Sarcey nous ont écrit pour nous assurer de leur soutien. Nous publions avec plaisir leurs contributions.  

Le lancement du FIL par Clémentine Autain et Elsa Faucillon est de ces bonnes nouvelles où se pressent la fin d’un long et rude hiver politique. Et que cette initiative aux couleurs de printemps soit le fait de deux femmes jeunes dont on connaît et apprécie le déjà riche parcours militant ajoute à sa significative opportunité.

L’heure est à des non catégoriques et des oui novateurs. C’est le sens de mon soutien à ce FIL qu’on espère conducteur. Oui à sa volonté d’invention – après tant de dramatiques échecs et de capitulations honteuses sur toile de fond d’une paresse de pensée, il est urgent de reconcevoir avec haute ambition le futur tel qu’il s’esquisse envers et contre tout au présent. Oui au souci de cohérence – est essentiel à mes yeux qu’Elsa Faucillon et Clémentine Autain osent parler de la nécessaire «sortie du capitalisme», car à la comprendre comme elles le font dans l’universalité de ses dimensions humaines, c’est ce qui va décider de tout. Oui à ce qui pourra faire passerelle, aussi passante que possible, entre ce qu’elles nomment «le mouvement social, l’espace politique et le monde intellectuel et artistique» – car la révolution qui vient, pacifiquement puissante, ne sera pas celle seulement d’une classe même la plus nombreuse mais plus largement celle du genre humain se refusant à périr avec une forme de société

devenue totalement archaïque. Chacune et chacun aura ses raisons de soutenir LE FIL. La mienne va particulièrement à ce qui en constituera, comme dans les cordages de marine, le fil rouge.

Lucien Sève

Ce n’est pas un scoop, la boussole de la gauche montre quelques faiblesses. N’étant pas de celles et ceux qui considèrent comme obsolète la différence entre la droite et la gauche, je me félicite d’une initiative –qui plus est lancée par deux femmes – pour réfléchir collectivement aux frontières qui nous séparent d’idéologies ou mouvements réactionnaires, conservateurs, et confus, davantage soucieux de récoltes électoralistes que de véritable justice sociale ; un mot d’ordre qui sonne creux quand on le conditionne par exemple à l’exaltation d’un patriotisme chauvin voire d’un nationalisme outrancier. Le récent mouvement des gilets jaunes démontre, s’il en était besoin, à quel point la question sociale reste la ligne principale des mobilisations populaires. Malgré des tentatives de récupérations racistes, antisémites, homophobes, l’ensemble des revendications renvoient au souci d’une redistribution des richesses et d’une morale collective de sanction des accapareurs de richesses. Elles témoignent également de la soif de démocratie directe, et du rejet des processus de personnification politique narcissique et pontifiante. Tout cela doit nous amener à réfléchir sur l’ensemble des procédés de confiscation, qu’ils soient politiques, intellectuels, économiques ou financiers. Nous avons du pain sur la planche et un devoir d’humilité, car des hommes et des femmes aujourd’hui nous jettent leur fatigue et leur colère à la face, et, s’ils et elles ne nous considèrent pas d’emblée comme leurs allié.e.s, c’est que nous avons failli quelque part : dans nos méthodes, dans nos discours, dans nos aveuglements. La reconstruction d’une ligne de gauche sans aucune confusion possible avec la droite, est donc au prix d’un véritable travail d’aggiornamento.

Laurence De Cock


Il faut être sensible aux signes que le quotidien nous adresse. Éric Vuillard vient de publier  » La guerre des pauvres  » ; guerre, qui au XVIe siècle, opposa les paysans sous la direction d’un pasteur Thomas Müntzer soutenant leur cause tandis que Martin Luther soutenait celui des princes. Guerre de classe qu’analysèrent en leur temps Friedrich Engels et le philosophe et historien allemand Ernst Bloch et qui apparaîtra aussi dans le prochain roman de Laurent Binet. Müntzer qui sort de l’oubli où il était tombé, déclara dans l’un de ses sermons :  » omnia sunt communia « , toutes choses sont communes, fondement même de l’idée communiste. Premier signe. Deuxième signe : après Le grand bain le film de Gilles Lellouche, les Invisibles de Louis-Julien Petit font un succès en salles comme avant eux les Full Monty, les Virtuoses, les Champions jusqu’à La Belle équipe de Julien Duvivier, tous ces films ayant en commun de mettre en scène un groupe d’hommes et de femmes, blessés par la vie, se décidant à se lutter ensemble contre le sort qui leur est fait. Troisième signe : autour des ronds-points où se réunissent les Gilets jaunes domine, avant toute revendication sociale ou politique, le sentiment puissant de la solidarité, de la force et du plaisir de se retrouver, de parler, de débattre, de faire la fête aussi…

Des retrouvailles populaires qui du XVIe siècle à nos jours, dans l’histoire, la littérature, le cinéma, des révoltes aux révolutions sont au cœur même de ce que nous sommes. Toutes choses sont communes, il faut le dire et le répéter ; en faire l’horizon de nos luttes. Après le néo-libéralisme, l’utra-libéralisme, nous voyons revenir le mercantilisme où la raison financière rime nécessairement avec la guerre pour la conquête de nouveaux territoires, de nouveaux marchés. Et derrière ce mercantilisme pointe nécessairement un néofascisme qui sournoisement se met aujourd’hui en place sous le gouvernement actuel. Le pire serait de le laisser faire, de ne pas se dresser ensemble devant l’horreur qui nous est promise.

Gérard Mordillat

 

Les temps sont difficiles certes, mais jamais nous n’avons dû affronter une situation aussi visiblement identifiable. Il n’y a plus désormais de compromis possible avec un néolibéralisme destructeur, il nous faut définitivement rompre avec la tradition des politiques de la gauche gouvernementale qui ont ouvertement respecté les lois imposées par le capitalisme financier mondialisé. Aujourd’hui, dépourvu d’idéologies qui ont largement contribué à affaiblir la clairvoyance des militants et endormir leur vigilance critique, chacun.e d’entre nous est  désormais confronté à la réalité sans phare et sans référence illusoire. Face au mur dressé chaque jour par les pouvoirs économiques installés nous devons concevoir une résistance quotidienne pour nous opposer individuellement et collectivement aux pouvoirs, sous peine de sombrer plus profondément encore dans la catastrophe dont ils savent manier, si habilement, le langage libérateur qu’ils dénaturent. La liberté, autrefois bannière de tous les idéaux socialistes, de tous les espoirs utopiques, signifie désormais l’assujettissement de chaque individu aux instruments d’une technique mise au service de pratiques dévastatrices. Après avoir fomenté délibérément les plus grandes hécatombes humaines, les dirigeants de la planète dévorent l’humanité en éradiquant ses ressources premières. À la catastrophe écologique depuis longtemps annoncée s’ajoute aujourd’hui la catastrophe sociale, par le démantèlement systématique de l’Etat social, avec son cortège d’acquis sociaux qui pas à pas sont défaits. Ce processus lent et déterminé, laisse chaque personne, chaque sujet de la chose publique, dans la solitude et l’impuissance face aux obstacles dont pourtant chacun.e mesure l’étendue. Le soulèvement des Gilets jaunes, en France, est un révélateur de la profondeur de la crise. Il perdure malgré la kyrielle d’obstacles auxquels les insurgés sont confrontés, malgré les détournements de la parole par les faiseurs de spectacles et les détenteurs du pouvoir réel, ce mouvement nous contraint à revoir entièrement les modes d’intervention tout en élaborant une autre manière de théoriser le devenir collectif. Emboiter le pas à ce mouvement suppose de pratiquer un retour critique sur la passé, afin de débusquer, dans l’histoire oubliée, les multiples expériences sociales, quand déjà les prolétaires, hommes et femmes, découvraient, par l’association, la solidarité dans des collectifs auto-organisés. L’idée d’émancipation, dont on a oublié la portée, était alors l’objet de toutes les espérances. Aussi le problème crucial aujourd’hui n’est pas tant le regroupement d’une gauche en décomposition mais l’invention ou plutôt la réinvention d’une tradition démocratique qui, au XIXe siècle, s’expérimentait par ce que Jacques Rougerie a nommé les gens d’en bas. À partir du soulèvement des gilets jaunes, avec son potentiel, ses erreurs, ses maladresses, mais aussi ses travers particulièrement inacceptables, comme le racisme et l’antisémitisme ou la misogynie, il nous importe d’identifier les faillites et autres échecs dont nous sommes comptables, tout en pointant ce qui reste à conquérir. Leur manifestation est le symptôme d’un héritage commun quand on sait, par exemple, combien de temps il a fallu au dit mouvement ouvrier avant que celui-ci prenne conscience de l’importance de ces déviances héritées des plus grandes figures du socialisme et qui furent si longtemps négligées par les organisations de gauche.  L’élaboration collective d’une véritable alternative théorique et politique, nécessiterait, en lien avec nombre de réseaux qui aujourd’hui réfléchissent au devenir d’une humanité en perdition, de rassembler les savoirs critiques, de les confronter aux demandes et propositions qui émanent des différentes couches sociales en révoltes, tout en favorisant les associations multiples qui, au niveau local, à l’échelle d’une commune, d’un territoire ou d’une entreprise, inventent une nouvelle tradition démocratique en s’inspirant des pratiques et expériences d’autrefois, qui furent négligées au profit d’organisations centralisées, bureaucratiques et hiérarchisées. Retrouver le sens premier de l’émancipation individuelle et collective en acte me semble la priorité avec comme objectif, l’élaboration d’une véritable alternative au néolibéralisme. Dans de nombreux pays menacés par le populisme et les régimes autoritaires, la question se pose à tous les niveaux des sociétés. C’est pourquoi, il serait nécessaire de concevoir ce projet utopique, au sens réel du terme (voir mon livre le Réel de l’utopie), en associant les collectifs, très nombreux également d’autres pays en lutte. Le soulèvement du peuple algérien nous montre qu’une situation, en apparence la plus désespérante, peut générer un principe espérance dont on avait perdu le souvenir.

Michèle Riot-Sarcey

 

2 réponses

  1. pierre revallier dit :

    Excellents billets.

  2. IBAÑEZ dit :

    Merci à eux et à vous pour ces contributions qui font circuler un air bienfaisant au-dessus de nos sourcils froncés. Quand l’intelligence, la finesse, la culture, la détermination soutiennent ce bel effort c’est qu’on va dans le bon sens !

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