IV Fondements réciproques 
de la culture nationale
 et des luttes de libération

«La domination coloniale, parce que totale et simplifiante, a tôt fait de disloquer de façon spectaculaire l’existence culturelle du peuple soumis. La négation de la réalité nationale, les rapports juridiques nouveaux introduits par la puissance occupante, le rejet à la périphérie par la société coloniale des indigènes et de leurs coutumes, l’expropriation, l’asservissement systématisé des hommes et des femmes rendent possible cette oblitération culturelle.

J’ai montré il y a trois ans, devant notre premier congrès, qu’assez rapidement, dans la situation coloniale, le dynamisme est remplacé par une substantification des attitudes. L’aire culturelle est alors délimitée par des garde-fous, des poteaux indicateurs. Ce sont autant de mécanismes de défense du type le plus élémentaire, assimilables à plus d’un titre au simple instinct de conservation. L’intérêt de cette période est que l’oppresseur en arrive à ne plus se satisfaire de l’inexistence objective de la nation et de la culture opprimées. Tous les efforts sont faits pour amener le colonisé à confesser l’infériorité de sa culture transformée en conduites instinctives, à reconnaître l’irréalité de sa nation et, à l’extrême, le caractère inorganisé et non fini de sa propre structure biologique.

Face à cette situation, la réaction du colonisé n’est pas univoque. Tandis que les masses maintiennent intactes les traditions les plus hétérogènes à la situation coloniale, tandis que le style artisanal se solidifie dans un formalisme de plus en plus [226] stéréotypé, l’intellectuel se jette frénétiquement dans l’acquisition forcenée de la culture de l’occupant en prenant soin de caractériser péjorativement sa culture nationale, ou se cantonne dans l’énumération circonstanciée, méthodique, passionnelle et rapidement stérile de cette culture.

Le caractère commun de ces deux tentatives est qu’elles débouchent l’une et l’autre sur des contradictions insupportables. Transfuge ou substantialiste, le colonisé est inefficace parce que précisément l’analyse de la situation coloniale n’est pas menée avec rigueur. La situation coloniale arrête, dans sa quasi-totalité, la culture nationale. Il n’y a pas, il ne saurait y avoir de culture nationale, de vie culturelle nationale, d’inventions culturelles ou de transformations culturelles nationales dans le cadre d’une domination coloniale. Çà et là surgissent quelquefois des tentatives hardies de réamorcer le dynamisme culturel, de réorienter les thèmes, les formes, les tonalités. L’intérêt immédiat, palpable, évident de ces soubresauts est nul. Mais, en en poursuivant les conséquences jusqu’à leur extrême limite, on s’aperçoit que se prépare une désopacification de la conscience nationale, une mise en question de l’oppression, une ouverture sur la lutte de libération.

La culture nationale est, sous la domination coloniale, une culture contestée et dont la destruction est poursuivie de façon systématique. C’est très rapidement une culture condamnée à la clandestinité. Cette notion de clandestinité est immédiatement perçue dans les réactions de l’occupant qui interprète la complaisance dans les traditions comme une fidélité à l’esprit national, comme un refus de se soumettre. Cette persistance dans des formes culturelles condamnées par la société coloniale est déjà une manifestation nationale. Mais cette manifestation renvoie aux lois de l’inertie. Il n’y a pas d’offensive, pas de redéfinition des rapports. Il y a crispation sur un noyau de plus en plus étriqué, de plus en plus inerte, de plus en plus vide.»

Frantz Fanon, Les damnés de la Terre, 1961

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