Clara Merienne a vu «Sorry to bother you»

« Pardon de vous déranger ! » C’est ainsi que commence chaque conversation téléphonique de Cassius, dit Cash, essayant de vendre n’importe quoi par téléphone. Mais c’est surtout le réalisateur Boots Riley, un rappeur et militant communiste afro-américain, qui, à travers ce premier film, dérange en affirmant un anticapitalisme corrosif dans l’Amérique de Trump.

Tout commence quand Cassius, un afro-américain de la banlieue de Oakland dans la galère, décroche un job dans un centre de télémarketing. Un collègue lui conseille alors de prendre une voix de blanc au téléphone, talent caché qui permet à Cassius de gravir l’ascenseur social, au sens propre comme au figuré, les « super vendeurs » empruntant chaque matin un ascenseur doré.

Alors que ses collègues entament une lutte sociale pour l’augmentation de leurs salaires, Cassius brise le piquet de grève pour vendre un produit au service d’une entreprise d’un nouveau genre : un endroit où les salariés travaillent gratuitement nourris et logés, de l’esclavagisme moderne au sein d’un système capitaliste désinhibé. Cassius découvre alors le plan du PDG de Worryfree qui vise à transformer les hommes en chevaux afin d’augmenter leur productivité.

Sorry to bother you remet ainsi Marx au goût du jour, en nous rappelant que les antagonismes de classe restent indépassables. Le film met également en lumière les difficultés de la lutte syndicale, lorsque la méritocratie entrepreunariale sème la division au sein des salariés en leur faisant miroiter la possibilité de promotion sociale et économique. Boots Riley ne cache pas non plus l’influence de Guy Debord, les ravages de ce capitalisme débridé se déployant dans un contexte d’apathie généralisée où médias se livrent à la mise en scène spectaculaire de l’aliénation devenue divertissement au cours d’émissions dans lesquelles les individus sont récompensés pour se faire frapper publiquement.

Racisme, répression policière, inégalités, exploitation, transhumanisme, consumérisme et productivisme à outrance, Boots Riley nous livre ainsi un discours corrosif appuyé par une bande-son exceptionnelle et une mise en scène à l’esthétique travaillée. Le film nous laisse de plus sur une note d’espoir, montrant que dans la société du spectacle la lutte reste possible et, surtout, nécessaire.

Clara Merienne

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