Leçons italiennes, de Prodi au M5S

L’Italie semble parfois avoir un temps d’avance sur les possibles mésaventures électorales. A l’époque, nous avions mille fois pris en contre-exemple l’union de toute la gauche derrière le pâle Romano Prodi. Souvenez-vous,  il s’agissait de terrasser Berlusconi. L’union devait faire la force, et tant pis si tous se mettaient derrière un homme de centre-gauche acquis aux recettes néolibérales. Le pire devait être conjuré. Romano Prodi a bien emporté la mise mais ce n’était que reculer pour mieux sauter dans le danger et le néant. En effet, la politique menée par cette alliance dite de gauche a vite désespéré les catégories populaires et Berlusconi a pu revenir au pouvoir, dans une version encore plus autoritaire. La gauche italienne s’est retrouvée totalement laminée, au point de ne même plus en trouver trace électoralement. Jean-Luc Mélenchon a su tirer les leçons de ce triste scenario et résisté à l’appel d’une primaire de toute la gauche en vue des élections de 2017. Son score de près de 20% a notamment tenu à sa capacité, lors de cette présidentielle, à fédérer l’électorat de la gauche radicale et capter par un mécanisme de type « vote utile » une part des anciens électeurs socialistes. La France a ainsi échappé au naufrage connu par la -gauche italienne. Ce n’est pas rien.

L’Italie est en passe de nous donner une deuxième leçon de chose avec l’expérience du M5S. Cet ovni politique et son initiateur, Beppe Grillo, n’ont pour l’heure pas d’équivalent en France. Mais la tentation d’en finir avec le clivage droite/gauche pour faire place à de nouvelles thèses dites populistes existe dans des mouvances de gauche de notre pays. Elle n’est pas sans écho avec le M5S, dont l’écrasante majorité des militants étaient, au départ, ancrés à gauche. On connaît la suite de l’histoire. Alors que le M5S revendiquait des mesures sociales progressistes ou n’avait pas de parti pris anti-migrants, il a scellé un accord de coalition gouvernementale avec l’extrême droite italienne. Le M5S est depuis en crise sévère, l’hémorragie militante est en marche. Aux élections législatives de 2018, ce jeune parti obtenait 39,9%. Une gageure. Aux élections régionales dans les Abruzzes en 2019, il chute sous la barre des 20%. Dimanche soir dernier, c’est en Sardaigne qu’il s’est à nouveau effondré. Le mouvement se trouve totalement divisé, comme l’a indiqué une récente consultation sur Internet des militants : 59% se sont dits favorables à ce que le ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini, jouisse de son impunité parlementaire dans d’éventuelles poursuites judiciaires sur sa politique migratoire, contre 41% qui s’y sont fermement opposés. L’heure est à une éventuelle scission pendant que l’influence du M5S dans les choix gouvernementaux est chaque jour plus marginale.

Peut-on faire vivre et grandir une alternative progressiste si, au fond, elle ne l’est pas, soit parce qu’elle se range derrière une option libérale qui la meurtrie, soit parce qu’elle se perd en voulant fédérer le peuple mais sans l’arrimer clairement à un projet émancipateur que nous continuons ici à appeler de gauche, même si nous entendons bien que le mot a perdu de son sens et de son tranchant ? Les Italiens semblent indiquer quelques impasses en la matière. On ne se débarrasse pas si facilement d’un clivage qui fait sens depuis la Révolution française…

Clémentine Autain et Elsa Faucillon

6 réponses

  1. MANGENOT dit :

    Bonjour à toutes deux,
    L’article sur le Mouvement 5 étoiles et la coalition M5S et la Lega est vraiment bienvenu.
    J’aimerais ajouter quelques points d’information qui méritent d’être connus pour apprécier les positions actuelles du M5S au sein de l’actuel gouvernement italien.
    Le M5S a prôné une forme de démocratie directe, notamment en utilisant le vote électronique des militants et adhérents. Sont rapidement apparus les biais, les dérives, les manipulations, les limites.
    Cela s’est vu après les élections européennes de 2014 lorsqu’il a été question de savoir à quel groupe parlementaire se rattacher. Grillo, proche de N Dupont-Aignan et de N Farage (UKIP), a tenté plusieurs manœuvres sans l’assentiment de son mouvement/
    Le M5S a de fait deux fondateurs : Beppe Grillo et Gianroberto Casaleggio (décédé en 2016) véritable et discret idéologue du mouvement.
    Dès l’origine, le M5S est assez composite. Les gens de l’électorat de gauche traditionnelle, qui y ont adhéré, n’ont pas à ma connaissance critiqué les positions très droitières, anti-immigration de Grillo dès l’origine. Les positions d’aujourd’hui sur les migrants sont héritières directes de celles prises publiquement dès 2005.
    Bien cordialement
    Marc Mangenot

    PS : je n’ai malheureusement plus guère de temps pour lire régulièrement la presse italienne

  2. ger bor dit :

    Oui le M5S s’est fait berner par Salvini mais pourquoi ?
    Tout simplement parce Di Maio ne fait pas le poids à côté de cette grande gueule de Salvini.
    Pourquoi sont-ils allés dans cette galère, où ils ne peuvent imposer aucun oint de leur programme ?
    Tout simplement parce que c’était la SEULE alternative pour éviter le retour de Berlusconi.
    C’était absolument inenvisageable comme solution
    donc ils y sont allés en se disant, nous sommes proches de 40% et La ligue à peine plus de 20%. Ils feront ce qu’on veut ! TERRIBLE ERREUR.!

  3. dimitri boniakos dit :

    Quel leçons pouvons tirer en France concernant le mouvement des GJ?
    Voilà rapidement ce que j’en pense, c’est un post que j’ai déjà publié dans FB .

    Les Gilets jaunes dans une impasse idéologique.
    Les slogans : on est apolitiques et asyndiques , les politiciens sont tous pourris, etc
    Sont des mots d’ordre de l’extrême droite repris en cœur par des GJ qui ont l’impression d’inventer le fil a couper le beurre.
    Avant eux il n’y avait rien.
    Réveillez vous , ne confondez pas les patrons des centrales syndicales et les syndicats des entreprises.
    Il y en a même qui pensent que le FHaine pourrait avoir des solutions favorables aux pauvres!
    Les GJ devraient se ressaisir et voir les vrais enjeux de leur lutte. Malheureusement le mouvement des gilets jaunes est appelé à se diviser car il est constitué de tendances antagonistes.
    Ce que l’on ne veut pas voir c’est que le mouvement a démarré par des demandes poujadofascistes , contre les taxes, contre les  » politiciens » , contre l’État , contre les syndicats, et accessoirement un peu xénophobe .!

    Actuellement il en reste une forte proportion.
    Très rapidement, car les Français sont pour l’égalité et la justice, les revendications sociales ont pris le dessus.
    Mais ce n’est pas les mêmes personnes.
    Le problème est que cette méfiance vis à vis des « politiques » et des syndicats est commune à tout le monde.
    Si les syndicats peuvent être parfois acceptés , on leur demande d’abandonner leur étiquette et leur corpus idéologique, corpus totalement absent chez les GJ.
    D’où une absence totale de conscience des raisons de leur situation.
    Ils n’arrivent pas à joindre les deux bouts, mais la plupart ils ne savent pas pourquoi.
    D’où une obsession sur les taxes et les impôts souvent mis en cause en tant que tels et non inégalement répartis.
    En oubliant que les taxes et les impôts, financent dans un régime de justice sociale, le service public.
    Le patronat et l’Europe sont absents du discours des GJ.
    Or c’est la que le bas blesse.
    Macron appliquant le programme du MEDEF et les traités européens, n’a en fait aucun pouvoir.Or toutes les demandes et les espoirs lui sont adressés. Les GJ espèrent qu’il accordera le RIC, c’est à dire le moyen pour le déposséder totalement du pouvoir qui lui reste.
    Il faut vraiment être con pour croire à ça.
    La France insoumise elle même est extrêmement embarrassée, au même titre que les intellectuels de gauche, et ne sait pas comment prendre de mouvement, dont les demandes rejoignent souvent le programme de FI .
    Par clientélisme FI n’ose pas critiquer les dérives de ce mouvement, et en arrive à soutenir des gugus comme Drouet et le mongolien à casquette à l’envers qui menace de quitter la France en demandant l’asile politique , si Macron ne cède pas.
    Les GJ pensent vraiment qu’avant eux il n’y avait rien , aucune lutte.
    Une petite photo de la commune de Paris ça pourrait leur éviter de dire des conneries.

    • Lelièvre JM dit :

      C est une excellente idée de faire un focus sur la situation italienne. Oui, l’Histoire ne connait ni sens ni pause. Cependant ici ou ailleurs il est très difficile de trouver des infos sur la politique économique et sociale poursuivie par le gouvernement italien. Et sa politique étrangère? Est-ce que la dénonciation de sa politique neofasciste sur les migrants peut être reçue sans énoncer qu une vraie politique économique et sociale pour en finir avec les fins de mois difficiles est nécessaire mais surtout POSSIBLE? Ce qui est dit ici vaut pour les GJ! Plutôt que dénoncer leurs manques, ne faudrait-il pas les prendre comme NOTRE symptôme?

  4. Buresi dit :

    Bonjour,
    Bien qu’enthousiaste vis-à-vis de ce fil des communs et de la démarche globale initiée, je ne peux m’empêcher de réagir sur le début du texte. Alors que la fin me convient particulièrement, oui il faut rester à gauche et ne pas céder aux mirages des grandes coalitions (pour le dire vite!). Cependant, je trouve cette critique de Prodi injuste comme celle de Tsipras actuellement (qui vient surtout de LFI), je ne dévelloppe pas concernant Tsipras, (et c’est bien sûr extrêmement différent de Prodi) mais ils m’apparaissent l’un comme l’autre, avant tout, des victimes de l’UE. Il faut rappeler que Prodi avait été effectivement élu sur une base de centre gauche mais aussi avec une volonté de politique sociale (pour obtenir l’appui de refondation communiste). Après avoir « rétabli les comptes », il a voulu faire un peu de social et c’est là que les choses se sont gâtées, l’UE ne l’a pas laissé faire multipliant les pressions sur le centre pour aboutir au retour de Berlusconi; En résumé, l’UE a préféré remettre en course un personnage officiellement qualifié par elle d’antieuropéen mais dont elle avait l’assurance qu’il ne ferait pas de social, plutôt que de suivre un de ces soi-disant mentors (Prodi était appelé il professore) qui, horreur! avait voulu honoré ces (faibles) engagements de campagne. Je ne veux pas faire un grand éloge de Prodi; je ne suis pas du tout de mouvance socialiste, mais un social non traitre de nos jours ce n’est pas si courant, raison de plus pour ne pas faire croire le contraire!

    Amitiés à vous deux
    Jérôme

  5. Luc dArras dit :

    Bonjour, pourquoi n’annoncez-vous pas la couleur ? Qu’est-ce que « Le fil des communs » ? Il faut chercher la réponse sur le net, alors que le minimum est de se présenter. ensuite, on adhère (ou non) à l’idée. Merci. et j’adhère. enfin le lien explicatif (que j’ai trouvé) : https://www.ensemble-fdg.org/content/clementine-autain-et-elsa-faucillon-lancent-le-fil-des-communs. Lien que je préférerais voir dans un « Qui sommes-nous ? » par exemple. Cordialement. Luc

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