David Harvey, Les villes rebelles

« Comme dans toutes les phases qui l’ont précédée, cette expansion radicale très récente du processus urbain s’est accompagnée d’extraordinaires transformations des modes de vie. À l’image de la ville elle-même, la qualité de vie urbaine est devenue une marchandise destinée à ceux qui ont de l’argent dans ce monde où le consumérisme, le tourisme, les industries de la culture et de la connaissance, sans oublier le recours constant à l’économie du spectacle, sont désormais des éléments majeurs de l’économie politique urbaine, même en Inde et en Chine. La tendance postmoderne à encourager la formation de niches de marché, tant dans les choix de modes de vie urbains que dans les habitudes de consommation ou dans les formes culturelles, prête à l’expérience urbaine contemporaine une aura de liberté de choix commercial, pourvu qu’on ait l’argent nécessaire et qu’on puisse se tenir à l’abri de la privatisation de la redistribution des richesses opérée par une activité criminelle en plein essor et des pratiques frauduleuses déloyales, en plein développement partout. Les centres commerciaux, les multiplexes et les mégastores prolifèrent –  la production de chacun d’eux est devenue un secteur lucratif –, tout comme les fast-foods et les marchés d’artisans, les petites boutiques, ainsi que le phénomène de « pacification par le cappuccino », comme l’appelle finement Sharon Zukin. Les lotissements de banlieue incohérents, ternes et monotones, qui continuent à dominer dans bien des secteurs, trouvent désormais eux-mêmes leur antidote dans un mouvement de « nouvel urbanisme » qui vend de la communauté et du mode de vie haut de gamme sous forme de produits de promoteurs prétendument capables de réaliser des rêves urbains. C’est un monde dans lequel l’éthique néolibérale d’un individualisme possessif poussé peut devenir le modèle de socialisation de la personnalité humaine. D’où un renforcement de l’isolement individualiste, de l’angoisse et des névroses au cœur même d’une des plus grandes réalisations sociales – à en juger du moins par son envergure colossale et par son caractère général – jamais élaborées dans l’histoire humaine pour exaucer nos désirs. »

David Harvey, Les villes rebelles

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