Aurélie Trouvé a lu « Sérotonine », une ode au soulèvement ?

Alors bien sûr, pour profiter pleinement de la lecture du dernier livre de Houellebecq, il va falloir passer outre quelques ambiguïtés que l’auteur a une fâcheuse tendance  à entretenir. Les femmes, avec lesquelles le narrateur entretient des rapports désespérants, oscillent entre deux figures principales : celle qui est haïe, Yuzu obnubilée par le sexe et l’argent et celle tant aimée, la douce Camille qui s’occupe si bien des tâches domestiques – et que le narrateur finira par tromper -. Il faut passer outre aussi les quelques scènes pornos, auxquelles on s’attend trop chez l’auteur. Et il faut accepter de se laisser glisser dans un livre très noir, qu’il ne vaut mieux pas parcourir en début de journée si vous ne souhaitez pas qu’elle soit plombée. Si tout ça ne vous a pas rebuté, alors vous pourrez sans doute vous laisser embarquer dans une épopée qui n’est certainement pas celle du narrateur, égoïste, lâche et dépressif, mais de son ami Aymeric, éleveur aristocrate au bord de la faillite.

C’est là le nœud de l’histoire : face à ce narrateur qui gagne si bien sa vie à s’ennuyer et à produire des rapports inutiles sur le monde agricole, son ami travaille dur, avec engagement, pour produire un bien de première nécessité, du lait. Et c’est là que Houellebecq est très fort : il nous raconte le naufrage subi par ces éleveurs, confrontés à une Politique agricole commune et une Union européenne qui n’ont plus de sens. Un « plan social secret, invisible », qui a fait disparaître la moitié des exploitations en vingt ans. Il réussit à parler à des centaines de milliers de personnes de la suppression de quotas laitiers et de ses conséquences (joli tour de force !). Il aborde surtout un sujet qui n’intéresse pas grand monde mais qui régit nos vies – et notamment celle d’Aymeric – : l’Europe. Il nous explique les ravages très concrets d’une idéologie néolibérale féroce dans laquelle sont enfermés les technocrates européens. A quelques semaines des élections européennes, ça tombe à pic.

On pourrait alors reprocher à Houellebecq, comme d’habitude, de ne dresser aucune perspective et de nous embarquer dans un grand désespoir. Mais justement, le vrai héros du livre, Aymeric, invite à se soulever. Les éleveurs prennent les armes parce que leurs vies sont ravagées par des puissants qui les méprisent et qu’ils n’ont d’autres choix pour se faire entendre. On ne peut s’empêcher de penser aux gilets jaunes et au pourquoi des violences, à la hauteur de celles qu’ils ressentent, quand le travail ne permet pas de vivre décemment. On ne peut s’empêcher de faire le lien avec ce mouvement social historique qui lui aussi fait entendre la voix des dominés. Et on peut se dire, à la fin, qu’il vaut mieux finir comme Aymeric, qui fait exploser sa vérité et celle des victimes du système dominant, que comme le narrateur, qui s’y est tellement bien conformé qu’il tombe dans une dépression sans fin.

Aurélie Trouvé, agroéconomiste, militante d’Attac

2 réponses

  1. Rosemarie OSTER-GRELLETY dit :

    Que vient faire cette pub pour cet individu peu intéressant qui se gave de nos misères ? Il y a tellement de livres à conseiller pour soutenir notre réflexion individuelle et collective ; Rosa Luxemburg par exemple, assassinée parce qu’elle militait pour la liberté, celle des femmes aussi et pour la paix comme Jaurès, assassiné à son tour. Ou Elysée Reclus, géographe et grand marcheur anarchiste. Ou même Marx et la lutte des classes qui faisait sourire les naïfs il y a peu alors que malheureusement il faut choisir son camp aujourd’hui. Alors remballez-moi ce profiteur du système.

  2. ferrand madeleine dit :

    Je n’ai pas encore lu ce roman mais le commentaire suggère une piste d’interprétation tout à fait intéressante! Houellebecq dès son premier livre  » De extension du domaine de la lutte  » posait le problème de l’exploitation capitaliste .
    Il ne faut pas confondre l’image qu’il complaît à donner de lui -m^me et ce que son oeuvre dit
    Balzac qui était monarchiste a décrit avec une vérité inégalée les mécanismes ravageurs de la société de son temps

    Ceci n’ interdit pas de se passionner pour Rosa Luxembourg ou Marx
    Pour ma part , je crois à la capacité du roman d’éclairer notre chemin;

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