Laurence De Cock a vu les Invisibles !

Louis Julien Petit, Les invisibles, 2019

« Ce n’est pas une maison, c’est une tente ! ». C’est la réponse apportée par le policier chargé de démanteler le camp de fortune des femmes sans domicile fixe d’une petite ville du Nord minée par la crise économique. Tout est dit : même les efforts déployés pour transformer le sordide de leur quotidien en foyer chaleureux sont sanctionnés par un système préférant préserver l’image d’une ville sans problème plutôt que la dignité des femmes qui s’y débattent. Elles sont une dizaine de femmes « invisibles » prises en charge par un centre d’accueil de jour, « l’Envol », par deux assistantes sociales rongées par l’impuissance face à l’absurdité des règles du travail social mais résolues à sortir ces femmes du marasme. Elles se surnomment « Brigitte Macron », « Catherine Lara », ou « Beyoncé », pseudos de stars à paillettes qui colorent momentanément le vide apparent de leurs destins brisés. Le film raconte  la lente marche vers la récupération de leurs noms, leurs corps, de leur passé, et de la conscience de leur utilité sociale. On y suit le travail des professionnelles, des bénévoles, de leurs amis et surtout des résidentes, femmes de tous les âges en butte à un système déraillant, qui ne considère le travail social qu’à l’aune de son rendement .  « Insertion », « logement », les mots sonnent dans les bouches du pouvoir comme autant d’items à compléter sur des formulaires.  Les règles sont les règles : on n’héberge pas pour la nuit dans un centre d’accueil de jour même si le 115 affiche toujours complet ; les femmes iront dormir 50 kms plus loin, dans le centre de nuit, même si des bruits circulent sur les viols des femmes, même si aucune n’a de véhicule et que les cars ne passent quasiment jamais. Au milieu d’agents zélés, exécutants bien disciplinés de ces lois comptables, le film rend hommage à ces travailleuses social prêtes à sacrifier leur carrière en contournant ces absurdes interdits, toujours plus humiliants. Car Audrey et  Manu, décident qu’elles ne lâcheront pas leurs femmes dans la nature comme des numéros et prennent à bras le corps leur reconquête de visibilité. Impossible de savoir qui, au milieu de ce casting, est actrice professionnelle ou pas. Elles sont parfois vieilles, édentées, marquées par les viols, l’alcool et les coups, et pourtant elles crèvent l’écran tant  Louis Julien Petit capte la beauté de leur combat et finit par faire rayonner leurs visages du sourire de la fierté. Dans la salle, on enchaîne rires et larmes . Il y a longtemps que  le cinéma social  français n’avait pas flirté avec le talent d’un Ken Loach faisant qu’on en sort en sachant qu’il n’est plus possible de ne pas voir. Les invisibles sont les sacrifiés sur l’autel du néolibéralisme triomphant. Sans le résidu de sens du service public qui coule encore dans les veines des résistants d’aujourd’hui, ils et elles seraient laissés pour morts au monde ; C’est toute la force du film de le rappeler. 

Laurence De Cock

2 réponses

  1. J’ai vu ce film…. c’est une petite merveille ! Je recommande à toutes et à tous d’aller le voir !

  2. martineau joelle dit :

    film plein d’humanisme puisé dans la vie réelle! quelle joie de suivre le fil qui permet de retrouver la dignité!

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